comment ça commence… [concours d’écriture]

« Comment voulez-vous arriver à faire fonctionner cet appareil ? On dirait qu’il va falloir nous donner quelques explications sur les millions que vous avez dépensé sans compter pour ce projet. »

Le public s’esclaffa.

Le général qui présidait la cérémonie jubilait. On aurait pu dire qu’il était rose de plaisir, si, comme tous ses congénères extra-terrestre, il n’avait pas eu la peau uniformément verte. Bref, le général exultait. Il détestait le professeur Sbjo venu présenter son projet qui avait accaparé les plus éminents scientifiques pendant deux longues années.  Le résultat de ces travaux était vraisemblablement très décevant. Le général n’allait faire qu’une bouchée du professeur.

Il l’interrogea en soupirant : « quelles sont les caractéristiques de cet appareil? Sait-il se mouvoir? Communique-t-il, au moins? quelle est son autonomie? Bref, à quoi cela sert-il?

– eh bien, pour résumer, je dirai que cet appareil, comme vous l’appelez, ne sert à rien, du moins, au sens où vous l’entendez. »

Bien que l’assistance lui soit hostile, le professeur Sbjo n’avait rien perdu de son assurance si crispante :

 » Il ne se déplace pas. A ce stade, il communique très peu. Son temps d’autonomie est de deux heures, au maximum. Il requiert donc des soins constants. »

Le général manqua de s’étouffer.

« Et ça a pris deux ans ! Deux ans que vous nous promettez une invention qui va révolutionner notre civilisation! Deux ans de recherche, et vous avez l’impertinence de nous présenter un prototype même pas aboutit! Si vous croyez que vous aller avoir une rallonge budgétaire… »

Il fut interrompu par un bruit étrange provenant de l’appareil. On aurait dit un grondement ou un halètement. C’était en tout cas fort désagréable.

« Qu’on éteigne ce truc! hurla le général,

– tout à fait impossible, lui répondit le professeur en haussant le ton pour se faire entendre, l’appareil ne peut pas s’éteindre. Même la  nuit, ajouta-t-il dans un sourire, par ce son, il réclame quelque chose de notre part… »

Tout en parlant, il prit l’appareil dans ses bras, et esquissa un mouvement de va et vient. Le cri diminua d’intensité puis cessa. Le professeur sourit puis repris ses explications :

« Je ne suis pas venu vous demander une rallonge budgétaire. L’appareil, est à un degré optimal de fonctionnement pour ce stade. Ce n’est pas un prototype, c’est un produit totalement aboutit. Je propose de passer dès à présent à la phase de commercialisation. On va faire un tabac!

– mais bien sûr!  répondit le général, les gens seront ravis d’investir dans un appareil qui n’a aucune utilité, dont l’alarme se déclenche sans raison et au minimum toutes les deux heures. C’est évident. Ce truc va leur rendre la vie impossible mais ils vont en redemander.

– tout à fait. »

On aurait dit que le professeur n’avait pas perçu l’ironie dans les paroles de son interlocuteur. Il continua :

« Je vous avais promis une invention qui modifie en profondeur notre rapport au monde. Qui nous rende meilleurs. Une innovation qui batte en brèche l’égoïsme de notre race. Une invention qui transcende toutes nos qualités et tous nos défauts. Cette chose, elle est là, devant vous.  Pour elle, vous allez devenir la meilleure partie de vous-même. Pour elle, vous voudrez un monde plus propre, plus sûr et plus juste. Cette petite chose, mon général, cette toute petite chose, que peut-être vous trouvez repoussante, c’est votre part d’éternité. »

Le professeur laissa le silence s’installer un instant. Puis il repris d’une voix plus douce :

« Cette petite chose qui hurle, qui exige et qui ne fait rien en retour… Certes, elle ne fait rien pour le moment. Mais dans quelques semaine, elle vous sourira. Dans quelques mois, elle se déplacera seule et ce jour restera gravé dans votre mémoire. Ce sera grâce à vous et, totalement désintéressé de votre part!  Et puis elle se développera encore et votre souhait le plus cher sera son bonheur. »

Le silence se fit. Le public retenait son souffle.

« Le mérite ne m’en revient pas. Je n’ai fait que reproduire un modèle que j’ai vu sur Terre.. Là-bas, presque tout le monde en a. La plupart des gens en ont plusieurs, même. C’est pourquoi je ne doute pas du succès qui nous attend. »

Dans un souffle, le général demanda :

« et comme se nomme cette invention?

– sur Terre, les humains appellent cela un bébé. »

 

****

Ceci est ma participation au concours d‘écriture de Mars d’agoaye. La première phrase est imposée, après chacun fait comme il veut. Ca faisait longtemps que je voulais retenter l’expérience d’écrire sous contrainte, j’ai aussi essayé que ça cadre avec un blog de maman… Les autres participations sont !

cette machine

Rendez-vous sur Hellocoton !

8 comments on “comment ça commence… [concours d’écriture]

  1. Céline Bricabrac
    22 mars 2016 a 20 h 33 min

    J’adore ! je ne m’attendais pas à ça au départ et puis petit à petit, on comprend. C’est plein d’esprit ! Bravo.

    • Johanna Lara
      22 mars 2016 a 22 h 18 min

      Merci!

  2. veronique tournier
    23 mars 2016 a 17 h 00 min

    moi j’ai compris qu’à la fin lol mais j’ai bien rigolé

    • Johanna
      24 mars 2016 a 21 h 05 min

      Merci!

  3. la farfa
    31 mars 2016 a 22 h 13 min

    c’est très joli. J’aime beaucoup!

    • Johanna Lara
      1 avril 2016 a 20 h 41 min

      merci!

  4. Agoaye
    3 janvier 2017 a 18 h 58 min

    Je suis totalement fan. Bravo bravo, je me suis doutée de la nature de « l’objet » au moment où le professeur dit qu’il ne s’éteint pas, même la nuit, mais ton talent d’écriture a contribué à rendre cette nouvelle passionnante et poétique jusqu’au bout.
    Super !

    • Johanna
      3 janvier 2017 a 22 h 53 min

      merci!

Un petit commentaire et je suis au paradis!