L’impensable

Le printemps fanfaronne. Les jours rallongent,  pleins de promesses, les tulipes succèdent aux jonquilles. Nous faisons le grand écart. Nous avons l’impensable à penser.

 

Cette semaine-là, les magnolias étaient en fleurs. Elle avait 33 ans. Elle s’est endormie un soir de printemps. Elle ne s’est pas réveillée. En pleine santé, en plein bonheur. 33 ans et l’ombre de trois lettres pour penser l’impensable : A.V.C.

 

On ne coupe pas un arbre en fleurs. On ne s’endort pas pour ne pas se réveiller.

 

Il n’y a eu ni prémisses, ni combat, ni tôle froissée, rien que le vide, soudain.

 

Un vide sourd et assourdissant. Un vide aveugle et invisible.
Un vide d’elle. Je la voyais pourtant rarement. Vies d’adultes remplies à ras-bord. Mais, les cousins ont en commun avec les vrais amis, de pouvoir reprendre, sans ambages, l’histoire là où on l’avait laissée des mois auparavant.

 

Je n’ai d’elle que des souvenirs heureux. D’enfance surtout. De vacances. D’eau salée et de neige poudreuse. De marées hautes à 17° et de pentes enneigées. De sentiers verdoyants et de ciel bleu foncé.

 

Que des souvenirs heureux, et les magnolias sont en fleurs. Bientôt les feuilles, bientôt les fruits. On ne coupe pas un arbre en fleurs.

 

Des souvenirs d’adultes, le plus saillant est celui de son mariage. Une robe de princesse pour un destin de princesse tragique.

 

Petite, elle détestait les jupes et les robes. Et les cheveux longs.

Bébé, quand elle portait des robes à smocks et que ses cheveux ne voulaient pas pousser, elle était sauvage comme un petit chat. Qui ne voulait que sa mère. Et la mienne : même voix, même traits. Nos mères sont sœurs.

 

6 ans d’écart, c’est beaucoup, quand on est enfant. Un peu trop pour une complicité de jeu. Mais nos casse-pieds de frères, eux, 15 petits jours les séparent. Et ça, ça vous pousse à la connivence, Madame, Monsieur.

 

On se moquait des effluves trop appuyées de leurs parfums. De leurs escapades semi-clandestines de Don Juan débutants. Et on riait sous cape de leur mines de suppliciés lors des séances de devoirs de vacances.

 

 

Moi, la collégienne, j’échappais à la terrible dictée matinale des vacances. Ça les énervait.

Elle, la benjamine, elle faisait beaucoup moins de fautes qu’eux. Ça les exaspérait.

 

 

Au-delà de l’agacement des frères potaches, j’étais assez grande pour saisir le prodige : les fées qui se sont penchées sur son berceau ne s’étaient pas fichu d’elle, question intellect. Pour elle tout était simple et facile.

 

« Simple et facile », l’expression est d’elle, pour qualifier le CP à l’âge où l’on colle des gommettes chez les moyens.
Je me souviens de l’explication de texte parentale parce que simple-ce-n’est-pas-la-même-chose-que-facile. J’ai découvert, ce soir-là, le pouvoir de la juxtaposition d’adjectifs de sens proche.

 

 

Abusif, anormal, arbitraire, attentatoire, déloyal, immoral, inacceptable, inadmissible, inique, injustifiable, injustifié, irrecevable, odieux, scélérat.

 

Impensable, inconcevable, insaisissable.

 

Impensable. Impansable.

 

 

Depuis les feuilles des magnolias ont pris la place des fleurs. Il y a eu des jours de pluie qui n’auront pas forcément décoincé les pleurs. Je réalise doucement que le contre-ordre n’arrivera pas. Que l’impensable est.

 

 

 

 

 

Exceptionnellement, ici, il ne sera pas possible de laisser des commentaires. Ils sont pourtant bienveillants dans leur extrême majorité, mais la bienveillance n’exclut pas la maladresse et beaucoup de ceux qui sont touchés par la tragédie passent ici. Merci pour votre compréhension.

 

 

Rendez-vous sur Hellocoton !