Papi

Papi est parti.

Papi est parti à quelques jours de ses 95 ans. Papi est parti le 1er juillet, comme s’il avait pris garde, dans cette famille où tout le monde ou presque est soit gémeaux soit cancer, à ne pas « tomber » sur l’anniversaire de l’un de ses 6 enfants, de l’un de ses 18 petits-enfants, de l’un de ses 13 arrières-petits-enfants. Lui qui accordait tant d’importance aux études, il est parti après les examens et les concours des plus jeunes des cousins. Lui qui aimait tant les séjours à la mer, il est parti avant que l’on soit tous éparpillés sur les plages qu’il nous a appris à aimer.

Hier, nous nous sommes retrouvés pour lui dire au-revoir, et nous étions presque tous là. Pleins de son souvenir.

Il était un grand-père traditionnel. Dans mes représentations d’enfant, il est dans l’ombre de Mamie. C’est Mamie qui joue avec nous aux petits chevaux, qui fait avec nous des confitures et des châteaux de sable. C’est encore Mamie qui nous raconte les histoires de quand maman était petite.

Papi, il nous initie. Il nous initie par la pratique à sa philosophie de la vie, qui se passe de mots, mais qui se résumerait avec un adage qui aurait dû être le sien s’il n’avait pas été celui de Pierre de Coubertin, « un esprit sain dans un corps sain ». Mais là où de Coubertin scandait « plus haut plus vite et plus fort », a contrario, Papi prône la modération en tout et tout avec modération.

Avec Papi, on marche. Il tient ma main fort serrée dans la sienne. On marche vite, il a de gandes jambes. Le matin, on part aux commissions à Franprix, avec la liste griffonnée par Mamie. L’hiver, à la montagne, l’été en Bretagne, Papi nous emmène nous promener qu’il pleuve ou qu’il vente, il n’y a guère que la canicule des Cévennes qu’il craint. Il faut marcher pour être en bonne santé, il faut faire de l’exercice, il faut échauffer le corps. Et pas s’arrêter toutes les 5 minutes comme le fait Mamie; Il porte un béret noir en hiver et une casquette en été, qu’il soulève pour saluer. Ça me fascine.

Parfois Papi nous admet dans son atelier. Je le regarde bricoler, réparer et donner une deuxième vie (et plus…) aux choses, à grands renforts de bouts de ficelles et de fils de fer gardés parce que ça peut toujours servir. Il ne parle pas beaucoup, mais ponctue ses travaux de « bon bon bon bon bon ». De « voyons voir », de « donne voir », de « tiens voir ».

C’est Mamie qui nous parle de la guerre et de ses privations. Elle nous dit aussi que pour Papi c’était « pire ». Papi n’en parle jamais, il nous apprend juste à pas gâcher. Chez Papi, on fini le pain de la veille avant d’attaquer le pain du jour. On mange la soupe même quand à la fin de la semaine, elle pique un peu. Je me souviens de ce camembert tellement fait qu’il en était immangeable. Papi était le seul à en manger, il s’en servait une lichette chaque jour, et chaque jour il était plus fort que la veille, mais il ne voulait pas qu’on le jette, il prétendait l’apprécier, il allait en venir à bout.

De toute façon, à la première bouchée de tous les repas, Papi prend tout le monde de vitesse et déclare que  » c’est très bon ». Que l’on mange un reste de petits pois en boite ou un agneau de huit heures, c’est toujours « très bon ». Il faut manger pour vivre, pas l’inverse. Modération.

Papi ne ménage pas ses efforts pour nous apprendre à nager et à aimer l’eau. Il fait sans hésiter des kilomètres pour nous emmener à la piscine, est souvent partant pour les bains de mer qui ont pour lui des vertus infinies. Pendant les vacances en Bretagne, quelque soit la température de l’eau, il nous incite à « y aller » et vient nous chercher à la sortie des vagues avec les serviettes pour nous frictionner jusqu’à ce que la peau soit rouge. Après il nous fait courir jusqu’à perdre haleine d’un bout à l’autre de la plage. Il nous « fait faire la réaction », ce remède à toutes les maladies de la terre. Mens sana in corpore sano.

Papi plie sa serviette en triangle.

Papi nous demande en quelle classe on est et conclu, que l’on soit en math’ sup ou en maternelle supérieure, que « ça devient sérieux ».

Papi qui bougonne de mon « infirmité » quand il me voit écrire de ma main gauche, avec le poignet tordu, Papi pour qui le sucré-salé est juste une aberration.

Papi qui a une façon bien à lui de débrayer quand il conduit, laissant longtemps le moteur en apnée.

Hier, on a dit au-revoir à Papi, lors d’une belle réunion de famille comme il les aimait. Et alors que plusieurs de mes cousins et mon frère étaient sur l’estrade avec leurs hautes silhouette minces, leur ressemblance avec lui m’a frappée, comme une allégorie de ce qu’il nous a laissé.Papi et mamie

 

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6 comments on “Papi

  1. Tata montagne
    10 juillet 2015 a 12 h 59 min

    Et encore une fois tu me fais pleurer en te lisant …. Magnifique hommage. C’est quelqu’un qui m’a toujours beaucoup émue, mercredi j’étais avec vous ….

  2. tonton montagne
    11 juillet 2015 a 12 h 35 min

    On m’avait prévenu, que j’allais être ému en te lisant. Ce récit s’accorde avec la bande originale de Yann Tiersen « d’Amelie Poulain ». Cela m’évoque aussi beaucoup de souvenirs. J’ai eu beaucoup d’émotion à nous voir tous autour de lui à la sortie de l’église. Chacun de nous porte en lui un peu de Papi.

  3. MamanPirate
    12 juillet 2015 a 13 h 58 min

    Très bel hommage à ton Grand Père, et c’est vrai que même si nos proches nous quittent ils continuent toujours de vivre en nous, à travers nos souvenirs, nos photos, notre famille.

  4. unanonymeduhavre
    12 juillet 2015 a 20 h 56 min

    Très beau. Merci.

  5. Le Rire des Anges
    16 août 2016 a 10 h 50 min

    Tu racontes tellement bien, je revois mon papi, le papi de la ferme voisine que tout le monde appelait « papiche »… C’est un très bel hommage.

    • Johanna
      16 août 2016 a 10 h 59 min

      Merci ! Il nous manque chaque jour. Même Chupenn qui l’a peu connu a des coup de blues de temps en temps.

Un petit commentaire et je suis au paradis!